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Scarifications aux urgences : quelle menace suicidaire ?

urgences scariInvestigateur : Claire-Lise Charrel

Lionel Matina, interne en psychiatrie, a participé à l'étude dans le cadre de son mémoire de DES en psychiatrie.

Parmi les moyens d’automutilation utilisés, la scarification des poignets est un geste sous-évalué et mal interprété par les professionnels de santé aux urgences générales. En effet, il est fréquemment associé à un risque suicidaire dans les représentations des soignants alors qu’il est essentiellement la manifestation d’une souffrance psychique indicible sans désir de mourir [Pommereau X. Les violences cutanées auto-infligées à l’adolescence. Enfances Psy. 16 oct 2006;32(3):58-71] . Comment faire pour repérer et traduire ce symptôme ? Quelles orientations sont proposées aux patients concernés ?

Dans son travail de mémoire de DES en psychiatrie, Lionel Matina (Faculté de médecine de Lille) a réalisé une étude épidémiologique descriptive multicentrique du 1er mai au 30 juin 2015 dans 7 services d’urgences générales de Lille et de son agglomération.

 A l’aide d’un hétéro-questionnaire, les soignants interrogeaient les patients présentant une ou des scarifications auto-infligées datant de moins de 7 jours, isolée(s) ou associée(s) à un autre geste auto-infligé. Les découvertes fortuites lors de l’examen physique pour un motif d’admission différent ont été incluses.

58 patients ont répondu. Les résultats, analysés avec l’aide de la Fédération régionale de recherche en psychiatrie et santé mentale (F2RSM) Nord-Pas-de-Calais, évoquent une prépondérance féminine jeune (moins de 36 ans), dont le geste de scarification apparaît non prémédité et réactionnel à une situation de perte symbolique, sans désir de mort significativement associé. Cela peut être un contexte de deuil, de séparation, de difficultés financières, familiales, professionnelles, scolaires ou conjugales. Or, une majorité de ces patients ont été admis pour « TS par scarification », essentiellement des femmes, et une autre partie pour « TS par phlébotomie », surtout des hommes. Cette différence d’attribution entre hommes et femmes, et cette indifférenciation entre tentative de suicide et automutilation procèdent probablement des représentations des soignants sur l’autoagressivité. L’attaque du corps semble questionner une forme de tentative de contenance psychique, lorsque les mots sont insuffisants ou absents (1). Par ailleurs, cette étude montre que pour plus de la moitié des patients, il s’agit d’une récidive de scarification. La douleur infligée au corps, souvent répétée, permet ainsi de pallier les angoisses envahissantes. Il est donc important de considérer ce geste comme une tentative d’apaisement d’une souffrance psychique, afin de proposer au patient une écoute et une aide sécurisantes, laissant progressivement la place aux mots.

1– Suyemoto KL. The functions of self-mutilation. Clin Psychol Rev. 1998 ; 18(5):531-54.

Une orientation vers une prise en charge spécifique, du fait de la souffrance psychique et d’un risque élevé de récidive et d’aggravation du geste autoagressif (2), paraît indiquée. Le désamorçage d’une chronicisation de ces comportements nécessite de travailler la demande d’aide dès les urgences. Cette condition est le préalable à une alliance thérapeutique en suivi psychologique ou psychiatrique.

2– Kuehl S, Nelson K, Collings S. Back so soon : rapid re-presentations to the emergency department following intentional self-harm. N Z Med J. 14 déc 2012 ; 125(1367):70-9