Enquête

Près d'un jeune médecin sur quatre aurait des idées suicidaires

13 juin 2017

Quatre formations syndicales et associatives ont présenté ce 13 juin leur enquête sur la santé mentale des jeunes médecins. Le constat est alarmant. Plus de 66% révèlent notamment souffrir d'anxiété. Un sur quatre évoque des idées suicidaires. Les structures demandent un grand plan de santé mentale dédié à la profession.

C'est une étude sans précédent qu'ont dévoilée quatre formations d'étudiants et jeunes médecins ce 13 juin.L'Intersyndicale nationale autonome représentative des internes en médecine générale (Isnar-IMG), l'Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf), l'Intersyndicat national des chefs de cliniques et assistants (ISNCCA) et l'Intersyndicat national des internes (Isni) ont présenté, dans les locaux de l'Hôpital Sainte-Anne à Paris, leur première enquête sur la santé mentale des jeunes médecins.

L'enquête a été menée du 31 janvier au 1er avril, par le biais des associations et syndicats mais aussi sur les réseaux sociaux. Elle a récolté plus de 21 700 réponses. Et le constat est alarmant : 66,2% des répondants affirment souffrir d'anxiété et 27,7% de dépression. Près de 24% d'entre eux ont même déjà eu des idées suicidaires dans le mois précédant leur réponse. 3,4% des répondants sont passés à l'acte et relatent avoir déjà fait une tentative de suicide. Au-delà de ces chiffres, les quatre formations ont proposé ce 13 juin quatre axes de réflexion pour prévenir les risques psychosociaux. Elles se sont penchées sur les facteurs environnementaux qui favorisent le risque, tels que la fatigue, les violences psychologiques ou encore le manque de soutien des supérieurs hiérarchiques, et ceux qui sont des facteurs protecteurs, comme les ressources matérielles suffisantes, le soutien des pairs et de la hiérarchie ou encore une visite récente chez le médecin du travail.

Les propositions formulées s'orientent d'abord autour de la formation. Celle des managers d'abord. "Le rapport de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas), publié en décembre 2016, souligne l'importance du rôle du management dans les risques psychosociaux. Il est important de mettre en place une formation pour gérer le risque au sein des équipes", explique Leslie Grichy, vice-présidente de l'Isni. Une formation cruciale également chez les futurs médecins, et ce "dès l'internat" puis en formation continue. L'idée ? "Mieux former chaque étudiant à la gestion des équipes et sensibiliser aux risques socioprofessionnels, comment les prendre en charge mais aussi comment les détecter", poursuit Leslie Grichy. Autre démonstration de l'étude : les temps d'échanges dans les services sont un facteur protecteur. "Il est essentiel de pouvoir mettre en place des temps d'échanges réguliers pour les jeunes médecins avec un professionnel qualifié dans la relation médecin-patient", décrivent les formations.

Elles se réfèrent aussi à l'étude Jama, publiée en 2015, à la suite de suicides d'étudiants en médecine newyorkais.

Ses auteurs insistent sur la nécessité de mettre en place des temps d'échanges spécifiques au décours d'un événement, comme la mort inattendue d'un patient. "Il s'agit de faire en sorte que chaque événement inhérent à notre quotidien, à notre profession, ne se transforme pas en facteur de risques psychosociaux", résume Leslie Grichy. La mise en place d'un portfolio national, déjà évoqué dans le cadre de la réforme du troisième cycle des études médicales, pourrait enfin devenir un outil personnalisé de l'accompagnement de l'étudiant en médecine.

Les formations de jeunes encouragent aussi le développement d'autres mesures visant à sortir les étudiants de l'isolement, telles que le tutorat ou le compagnonnage.

Les mesures proposées par les jeunes professionnels portent aussi sur la prévention. Avec un impératif : "le respect de la réglementation du temps de travail et le respect du reps de sécurité". Ils s'avèrent, poursuivent-ils, indispensables pour la prévention des risques. Et pourtant, sur ce point également, les chiffres sont alarmants.

"Concernant le respect du repos de sécurité, 45,7% des répondants internes ou chefs de clinique assistants confient qu'il n'est pas respecté", illustre Clément Le Roux, vice-président de l'Anemf. Même constat concernant les aménagements horaires pour les femmes enceintes : plus de 5% des plannings ne seraient pas réaménagés pendant la grossesse. "Il est important de respecter les règles qui ont été initialement instaurées dans un objectif de préserver l'étudiant et la qualité des soins", développe Clément Le Roux. Les quatre structures demandent ainsi la mise en place de "véritables sanctions", pour les établissements qui ne respectent pas la législation.

Préserver la santé des professionnels repose aussi sur le développement du service de santé au travail. 45% des interrogés avouent ne jamais avoir consulté un médecin du travail. Le chiffre grimpe même à 60% concernant les externes. "Il faut donner plus de moyens à chaque médecin du travail", encourage Clément Le Roux. Il s'agit aussi, toujours dans un souci de prévenir les risques, d'encourager la valorisation des activités extrauniversitaires, qu'elles soient culturelles, sportives, associatives ou syndicales. Elles permettraient ainsi de

"personnaliser les parcours".

Troisième axe de réflexion : la prise en charge. Elle repose dans un premier temps sur le dépistage et le suivi des étudiants. Les référents pédagogiques, envisagés dans l'arrêté du 12 avril dernier, relatif à la réforme du troisième cycle des études médicales, devront "être formés à la détection et au dépistage de la souffrance au travail des étudiants", pour élaborer un suivi rapproché, et en concertation avec les responsables hospitaliers et universitaires. C'est notamment l'enjeu de la création de bureaux d'interface entre étudiants et professeurs (Bipe) au sein des unités de formation et de recherche (UFR), inspiré de l'organisation de l'université Paris 6. "Ces structures devront remplir un rôle d'accompagnement moral et psychologique, d'accompagnement à l'orientation et un soutien pédagogique", explique l'enquête.

Les professionnels de santé ont aussi tendance "à pratiquer trop d'automédication", regrette Maxence Pithon, vice-président de l'Isnar-IMG. Le dépistage est prôné, tout au long du cursus, "chaque année et éventuellement chaque semestre", note le vice-président. Il devrait être également couplé avec la possibilité d'aménagement du terrain de stage, ainsi que du planning de gardes et d'astreintes pour les professionnels en difficulté, le tout, en lien avec les recommandations des médecins de santé au travail. Des préconisations sont par ailleurs formulées au sujet de la "gestion de l'urgence". Les formations de jeunes médecins en appellent à "un recensement des structures labellisées afin d'en faire la promotion auprès des populations concernées pour les développer au niveau national".

Enfin, dernier axe évoqué dans l'enquête, la surveillance. "Le recueil de données sur la santé mentale doit être poursuivi et précisé, et notamment dans le domaine des suicides et du syndrome d'épuisement professionnel", notent les structures. Elles demandent notamment la création d'un registre des suicides spécifique pour les étudiants et jeunes médecins. "Il faut avoir des données concrètes, couplées à une démarche qualité qui permettent de mesurer l'impact du dispositif", résume Ludivine Nohales, vice-présidente de l'ISNCCA. Ces préconisations ont été transmises à la ministre de la Santé et des Solidarités, Agnès Buzyn. "L'arrivée d'une nouvelle ministre peut être l'occasion de lancer un grand plan de santé mentale, en collaboration avec l'ensemble des acteurs concernés", conclut Guillaume Ah Ting, en charge de l'enquête pour l'Isni